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Peut-on encore prendre le risque des pesticides ?

Peut-on encore prendre le risque des pesticides ?

Essentiellement agricoles, les pesticides sont devenus omniprésents dans l’agriculture depuis l’après-guerre. Pourtant, leurs méfaits, qui se répercutent sur plusieurs générations, sont de plus en plus identifiés.

Les conclusions de l’étude menée par Cécile Chevrier, chercheuse à l’INSERM, sont formelles : les femmes enceintes transmettent à leurs fœtus l’imprégnation aux pesticides dont elles sont l’objet. Grâce à une cohorte française de 3500 femmes enceintes vivant en Bretagne, pour la première fois, des mesures ont pu mettre en évidence la présence de traces de pesticides, dont certains interdits à l’usage depuis plusieurs années, dans la majorité des urines des femmes enceintes et dans le sang de cordon. Le constat est clair : les fœtus sont exposés de façon répétée et simultanée à de multiples molécules potentiellement toxiques pour leur développement.

Car ce qui était perçu comme un corollaire indispensable à l‘agriculture productiviste, et donc à une alimentation abondante et peu chère, est désormais considéré comme un risque mettant en danger la santé publique. Un danger que la société ne peut plus se permettre de prendre selon l’association Générations Futures qui, avec d’autres organismes comme Agir pour l’environnement, Réseau Environnement Santé ou encore le WWF France, met sur la table un certain nombre d’exigences. Tous ensemble, ils publient un cahier de doléances, qui accable à la fois la politique menée en la matière ces dernières années (ainsi, le bilan annuel du plan Ecophyto 2018 visant à la réduction de 50% des pesticides en 10 ans montre que le retard est déjà considérable) qu’à proposer un certain nombre de pistes sur la formation et la conversion à l’agriculture biologique.

La France, 4e utilisatrice mondiale

Parmi les 12 mesures phares, on retrouve l’interdiction de la mise sur le marché de toutes molécules « pouvant être cancérigènes mutagènes reprotoxiques 1 à 3, perturbatrice du système endocrinien ou neurotoxique », la fin des systèmes dérogatoires qui vident de leur substance la législation en cours (70 dérogations accordées par la France, selon François Veillerette, président du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF)) , l’interdiction des pulvérisations aériennes ou encore une meilleure lisibilité pour le consommateur des résidus de pesticides dans les produits qu’il est susceptible d’acheter.

Des mesures qui touchent les amateurs comme les professionnels, et qui touchent par leur caractère d’urgence. Comme le souligne Isabelle Baldi, médecin épidémiologiste, « l’utilisation des pesticides a progressé très fortement au cours des dernières décennies, tant en agriculture que dans l’environnement domestique, aussi bien en tonnages qu’en diversité des molécules utilisées. La France se situe aujourd’hui au premier rang des utilisateurs en Europe et au 4e rang mondial ». Elle émet également une hypothèse : les taux de dépression et de suicide plus élevés en population agricole que dans la population générale pourraient être liés à leur surexposition aux pesticides. Ainsi, il y aurait une « possible interférence avec les nombreux neurotransmetteurs, tels que la sérotonine, qui jouent un rôle majeur dans les processus mentaux et comportementaux ».

Les agriculteurs en première ligne

Car ce sont bien les agriculteurs qui sont en première ligne sur ces questions. Paul François, aujourd’hui président de l’association Phyto-Victimes, tenait un exploitation céréalière de 240 hectares. Le 27 avril 2004, il est intoxiqué par un herbicide (fabriqué par Monsanto) et se voit refuser le statut de victime : « Si j’avais été dans le régime général, j’aurais été accepté d’office comme victime mais le régime de protection des agricultures ne fait rien ! Or, il est prouvé qu’il y a plus qu’un risque potentiel pour les agriculteurs. Et ces derniers ne connaissent souvent pas leurs droits, c’est une injustice sociale énorme. ». Aujourd’hui il se bat pour la reconnaissance de ce type d’ « accidents » comme maladies professionnelles.

Fabrice Micouraud, qui a crée l’association ALLASSAC ONGF – Oeuvrons pour la nature et les générations futures, a également choisi le terrain juridique pour se faire entendre. Il dépose aujourd’hui plainte contre les arboriculteurs ne respectant pas les conditions de mise en œuvre des pesticides. Chargé de recueillir les témoignages des particuliers victimes des pesticides, il reconnait les obstacles qui s’imposent à lui. « Nous sommes devant un scandale sanitaire, c’est pourquoi nous demandons des protections, des zones tampons, des barrières de sécurité pour protéger des pesticides. L’Argentine l’a fait, pourquoi pas la France ? » s’interroge-t-il. Devant l’impossibilité d’établir des relations de causalité claires, les relaxes « au bénéfice du doute » sont légion. Joël Labbé, membre de la mission parlementaire en charge de la question assène : « Il faut utiliser le principe de précaution. Pourrions-nous envisager, comme pour le nucléaire, une sortie des pesticides ? »Plus que jamais, la question épineuse du risque, nécessaire, inévitable ou criminel, se pose alors.

Encadré : les phtalates, perturbateurs de virilité ?

On a longtemps cru que le concept de perturbateur endocrinien décrivait les composés qui mimaient sur les hommes l’action des œstrogènes, une hormone féminine. Désormais, on considère également que les dysfonctionnements (atrophie du testicule, diminution de la fertilité, malformations au stade fœtal) peuvent être également dûs aux substances contrariant les hormones féminines : les androgènes. Les phtalates, sont aujourd’hui dans la ligne de mire des scientifiques du monde entier : puissants anti-androgènes, ils perturberaient de manière considérable le système génital masculin.

En effet, une étude parue dans la revue britannique Human Reproduction, documentée par trois équipes françaises menées par Bernard Jégou (Inserm Rennes), Daniel Zalko (Inra Toulouse) et Bruno Le Bizec (Ecole nationale vétérinaire, Nantes), affirme que l’exposition des testicules de l’homme adulte aux phtalates entraîne une inhibition de la production de l’hormone masculine, la testostérone. Auparavant, un tel lien n’avait pu être mis en évidence que chez le rongeur et le fœtus. A l’aide d’études réalisées sur des testicules humaines en culture « car il n’est évidemment pas question d’exposer des individus aux phtalates » selon Bernar Jégou ; les chercheurs ont étudié deux types d’échantillons : des testicules d’homme atteints d’un cancer de la prostate et des lignées de cellules produisant des stéroïdes de type testostérone. Dans les deux cas, quand il y a exposition aux substances de type phtalates, la production de testostérone est inhibée. Pire, les testicules peuvent transformer un phtalate sans effet direct en phtalate inhibant et perturbateur…

Ceci pose également des questions sur la gestion du risque associé aux perturbateurs endocriniens. Les phtalates, plastifiants que l’on retrouve à la fois dans l’alimentation et dans des articles en PVC, sont omniprésents dans notre environnement. La dose journalière admissible recommandée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) serait dépassée de façon outrancière. Le Réseau environnement santé demande un renforcement de la législation en vigueur. Mais par quel composé moins toxique remplacer une substance si omniprésente ?

 

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